« Il faut apprendre à faire confiance à l’électronique pour partir correctement »

Champion de France Superbike en titre 10 ans après avoir décroché le titre national en Supersport, Kenny Foray est aussi pilote officiel BMW en Endurance. Il nous révèle tous les secrets d’un bon départ.

Les essais de départ sont-ils importants ?

Très importants, d’autant plus qu’aujourd’hui nous avons beaucoup de systèmes d’assistance électronique qui nous aident à optimiser les départs. Il est donc capital d’en faire pendant les essais pour savoir à quoi s’attendre afin de pouvoir prendre le meilleur départ possible lors de la course. Personnellement, j’ai dû beaucoup m'entraîner avant de faire confiance à l’assistance pour les départs : cela a une réelle importance.

Comment travailler ses départs ?

La première chose, c’est de se positionner sur un endroit sécurisé de la piste. Sur les circuits, il y a toujours un endroit bien spécifique qui est marqué avec un panneau d’entrée et de sortie, sur lequel on peut s'entraîner à faire des départs. Si on a 5 ou 6 séances d’essais dans la journée, on peut faire un départ à chaque fois qu’on part des stands. Mais attention à ne pas trop en faire, car cela use les embrayages !

Comment gérer le tour de chauffe ?

Même si tout le monde n’a pas les mêmes pneumatiques, généralement on fait en sorte que le pneu soit le plus chaud possible lorsqu’on arrive sur la ligne de départ. Il y a deux possibilités : soit on part doucement les trois ou quatre premiers virages pour après finir très vite toute la fin du circuit et se positionner sur la ligne de départ avec les pneus les plus chauds possibles. Ou à l’inverse, on peut partir très vite pour s'entraîner à prendre un départ, on attaque quasiment pendant la totalité du tour et on ralentit à quelques virages de la fin pour venir se placer tranquillement. La majeure partie des pilotes ont un rythme soutenu lors du tour de chauffe sur au moins sur une partie du circuit, pour que les pneus soient bien en régime et aussi pour se mettre dans le rythme. Personnellement, c’est la technique que je privilégie.

Est-il utile de faire des zigzags avant le départ ?

Pas vraiment, si le tour de chauffe est performant et efficace, faire des zigzags ne va pas servir à grand-chose, contrairement à de gros freinages et de fortes accélérations si on doute un peu des pneumatiques. Mais ni l’un ni l’autre ne fera chauffer correctement le pneu avant la course s’il n’a pas été correctement mis en chauffe avant, c’est sûr. Tout ça, ce sont des habitudes de pilotes.

Privilégies-tu l’intérieur ou l’extérieur au premier virage ?

Cela dépend ou je me situe et si c’est un virage lent ou rapide. Si c’est un virage lent, il faut vite se mettre à l’intérieur pour ne pas avoir trop de problèmes. S’il s’agit d’un virage rapide et que des pilotes à l'extérieur te coupent la route, ils passeront. Néanmoins, sur certains circuits comme celui de Ledenon ou de Magny-cours, il vaut mieux rester sur la trajectoire pour avoir de la vitesse, et là tu auras l’avantage sur les pilotes qui prennent l'intérieur avec une vitesse moindre… Dans les petits virages c’est différent, il vaut mieux freiner directement et se mettre à l’intérieur, car les autres tenteront forcément de te doubler dans les premiers virages. Pour résumer, je dirais que je me place plutôt à l’extérieur pour les virages rapides, et à l’intérieur pour les virages lents.

Faut-il étudier les départs des autres catégories pour voir quand s’éteignent les feux ?

On peut le faire, même si moi, j’ai arrêté. C’est juste une personne qui décide quand les feux vont s’éteindre et qui appuie sur un bouton… A une époque, il fallait partir soit au vert, soit quand le feu rouge s’éteignait, là on allait observer la séance d’avant pour savoir quelle était la procédure de départ. Maintenant c’est généralement quand les feux s’éteignent donc, à moins d’avoir un gros doute, on n’a plus ce besoin systématique d’aller voir les autres catégories.

Faut-il poser le pied droit ou le pied gauche au sol ?

Moi, je pose le pied droit car on peut être vite amené à passer une vitesse. Certains pilotes mettent très rapidement les deux pieds sur la moto, mais même si le frein arrière peut anticiper une roue arrière, passer une vitesse aussi, alors moi je pars avec le pied droit au sol et le gauche au sélecteur.

Faut-il charger l’avant ou faire confiance à l’électronique anti-wheeling ?

Il faut faire confiance à l’électronique si cela fonctionne parfaitement, ce sera toujours plus efficace que la poignée de gaz et la gestion de l’embrayage. Mais les systèmes anti-wheeling ne valent pas tous ceux du MotoGP. Cela peut être délicat de faire confiance surtout quand on a une grosse cylindrée… Il faut vraiment bien savoir s’en servir pour que ce soit plus efficace. Quand c’est le cas, il n’y a plus besoin de gérer la roue arrière, et grâce au régime moteur limité, on peut ouvrir à fond en étant certain de ne pas partir en wheeling. Certains mettront en garde contre l’électronique, moi je préfère lui faire confiance. Et puis, de toute façon, on se rend vite compte si ça fonctionne ou pas !

Faut-il modifier la garde de l’embrayage ?

Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut pas le faire sur la ligne de départ : ce n’est pas le moment, il faut le faire avant ! Niveau réglages, que ce soit très peu de garde ou beaucoup, c’est un peu comme les freins, cela dépend du style de pilotage et aussi de la moto. Par exemple sur la BMW S 1000 RR, je sais qu’il faut un minimum, voire beaucoup de garde, sinon il y a un capteur qui ne se met pas en route et cela peut dérégler la moto.

La position sur la grille est-elle importante en Endurance, avec un départ type “24h du Mans”?

Lorsqu’on prend le départ dans les 8 premiers, la position sur la grille n’a pas une grosse incidence. Si on prend un bon départ, on se retrouve rapidement devant. Mais n’oublions pas que sur une course de 24 heures, même si le départ est raté ou qu’on perd 10 secondes lors du premier relai, c’est largement rattrapable. C’est beaucoup moins le cas pour une course de vitesse ! En endurance, être positionné devant est un atout majeur pour éviter d'être dans le peloton au premier virage car on peut vite se faire accrocher, même si aujourd’hui tout le monde part dans le même état d’esprit et fait attention dans les premiers virages, car on sait tous que c’est pas le départ qui sera décisif pour le classement final. Mais sur des courses comme les 24 heures du Mans ou le Bol d’Or, c’est bien de se montrer car on sait que les premières heures de course sont les plus regardées…  Les risques sont aussi importants quand on est dans le peloton...

Te considères-tu comme un pilote qui prend de bons départs ?

J’ai la chance d’avoir une moto avec l'électronique qui fonctionne très bien, ça me permet de prendre de bons départs et je suis souvent très bien placé dans le premier virage. Après, j’ai plus de difficultés lors du premier tour dans sa globalité... Depuis que je fais vraiment confiance à l’électronique, même si je fais peu de tests de départs, le moment venu je me suis vraiment amélioré et je suis plus efficace. Lors de ma dernière course sur le circuit de Magny-cours, j’ai battu mon record du 0 à 100km/h. Au premier départ, j’ai fait 2,98 secondes, alors que j’étais toujours entre 3,00 et 3,08 secondes. Ces chiffres sont des objectifs pour toujours tenter de faire de meilleurs départs, et sur ce circuit, la piste est plate donc c’est parfait !

Raconte-nous ton pire départ…

Sans hésitation, c’était en 2016, sur le circuit de Nogaro. C’était ma première année avec BMW et la première fois que je partais avec le système électronique de départ. Je n’étais pas vraiment en confiance, car j’avais l’habitude de toujours prendre les freins avant pour stabiliser la moto. Malgré mes mauvaises qualifications (j’étais en 9e position sur la grille de départ) je suis arrivé en 2e position au premier tour, donc j’étais plutôt satisfait de mon départ ! Mais on a dû le refaire car lors du départ de la course, il y a eu un souci technique avec les feux, donc on a dû recommencer. C’est incroyable mais cela arrive… Lors du 2ème départ, j’avais un mauvais pressentiment. J’étais certain que j’allais me planter et forcément, j’ai calé sur la ligne de départ. Je n’ai pas perdu mon sang froid et ça m’a sauvé, car j’ai redémarré très vite pour partir en trombe, mais j’étais tout de même 30ème au premier virage, alors que j’étais 2ème quelques minutes avant. C’est de loin mon pire départ, car j’ai vraiment eu peur des conséquences de cette énorme boulette... Depuis ce jour, je me suis dit « plus jamais ça » et je n’utilise plus du tout le frein avant. Je bloque avec mon pied ! Et finalement, c’est bien mieux car cela permet aussi à la moto de ne pas partir en wheeling. L’autre “pire départ” mémorable, c’était lors d’une course des 24 heures du Mans, à l’époque où je roulais sur Kawasaki. Sur cette machine, le limiteur de vitesse pour les stands était au niveau des clignotants. Au départ, après avoir couru et monté sur la moto, j’ai appuyé sur le contacteur pour démarrer et sans faire exprès j’ai enclenché le limiteur. Même si je suis parti en tête, forcément la moto a fait un bruit horrible quand j’ai vraiment accéléré et j’ai mis quelques secondes à comprendre où était le problème... avec plus de soixante motos autour de soi on n’est pas vraiment lucide. Pareil, je me suis retrouvé 30ème au premier virage. Ca aurait pu être un beau départ de course mais bon, c’était raté. Je me rassure en me disant que 2 mauvais départs en 17 ans de course, ce n’est pas catastrophique !

As-tu un truc à toi, un petit secret ?

Ce n’est pas vraiment “un secret” mais il y a quelque chose que je contrôle tout le temps… Pour la petite histoire : je roulais encore en 600 quand j’ai vu mon frère qui roulait en 1000 ne pas enclencher la 1ère lors du départ d’une course. Le temps qu’il passe sa vitesse, un pilote l’a percuté. Il n’y a pas eu de dégâts heureusement, mais depuis, j’ai une sorte de toc, je contrôle une vingtaine de fois avant de m'arrêter sur la ligne de départ si je suis bien en première. Et même après, je recontrôle encore plusieurs fois l’embrayage pour être certain que je suis bien en première ! J’ai toujours cette image dans la tête et je ne veux vraiment pas que ça m'arrive. Si je change de team pour une course de 24 heure, je demande mille fois au mécano s’il a bien enclenché la 1ère vitesse !