« Il faut savoir sacrifier certains virages et ne pas oublier la trajectoire pour avoir la meilleure accélération possible »

Champion du monde d’Endurance, quadruple vainqueur des 24 Heures Motos, William Costes partage aujourd’hui son temps entre diverses missions pour Michelin et son école de pilotage BMC. Il nous fait partager sa science des trajectoires.

Doit-on systématiquement utiliser toute la piste ?

Pas systématiquement, mais c’est fortement conseillé. D’une manière générale il faut utiliser toute la piste car chaque mètre est équivalent à 4 voire 5 km/h en vitesse de passage. Cependant, dans certains cas de figure comme dans une succession de virages, il faut savoir en sacrifier certains, sans utiliser toute la piste, pour bien se placer pour l’accélération du virage suivant.

Faut-il travailler ses trajectoires sur papier avant de prendre la piste ?

Cela peut être utile, mais je recommande plus de faire un tour du circuit à pied : cela permet de mieux visualiser ses trajectoires et on peut trouver des solutions à apporter pour la prochaine séance de roulage. Si on ne peut pas le faire, la projection sur papier apporte déjà quelque chose.

Les réglages de suspensions modifient-ils les trajectoires ?

C’est bien le cas. De mauvais réglages peuvent empêcher de prendre la trajectoire souhaitée, et en les modifiant cela permet d’obtenir un meilleur résultat sur la trajectoire voulue.

Faut-il chercher des points de repère au sol pour reproduire ses trajectoires à chaque tour ?

Des points de repère au sol oui, mais on peut trouver des indications sur les côtés de la piste, comme les vibreurs, les panneaux de freinage, des bandes blanches, des déformations de piste comme des raccords de bitume, et même éventuellement des cônes. Cela arrive aussi qu’on utilise de la saleté à l'extérieur de la piste qu’on utilise comme point de déclenchement. Toute imperfection de la piste peut nous aider à avoir des repères. Les circuits tout neufs entièrement re-surfacés sont bien plus difficiles à rouler que les autres car on a beaucoup moins de repères possibles.

Les trajectoires sont-elles les mêmes aux essais et en course ?

Pas forcément, même si l'approche globale reste la même dans les deux cas. Par exemple, il faut adapter ses trajectoires en fonction de l’usure des pneumatiques afin d'optimiser au maximum l'adhérence et utiliser au maximum la puissance de la machine. Donc quand les pneus sont usés, il faut retarder un peu les points d’entrée de manière à pouvoir relever un peu plus la moto au point de corde et faire passer la puissance dans les pneumatiques.

Comment modifier ses trajectoires au fur et à mesure que le réservoir se vide et que les pneus s’usent ?

Tour après tour, il faut sans cesse s’autocorriger. Quand le réservoir se vide on sait alors que le tour d'après on doit freiner un peu plus tard, c’est comme l’usure des pneumatiques : quand on ressent une perte d'adhérence due à l’usure au point de corde et qu’on a du mal à ré-accélérer, il faut essayer de redresser la moto le tour d'après. Grâce aux repères qui sont très précis, en les corrigeant de 1 ou 2 mètres à chaque fois, on arrive à gérer l’usure des pneus et le réservoir qui se vide.

Faut-il être bon en maths ou en physique pour être bon en trajectoire ?

Pas forcément. Il faut surtout avoir une bonne capacité d’analyse pour essayer de comprendre comment faire les meilleurs tours de circuit, sachant que la trajectoire est indispensable pour privilégier l'accélération. On a tendance à oublier la trajectoire car souvent le seul objectif des pilotes est d’entrer vite dans les virages au détriment justement de l'accélération. Même si on a l'impression d'être lent quand on est sur la bonne trajectoire, on a un gros bénéfice à l'accélération et lorsqu’on veut être rapide en vitesse de passage on peut difficilement être sur la bonne trajectoire.

Les trajectoires te viennent-elles naturellement ou dois-tu les travailler sur chaque nouveau circuit ?

D’une manière générale je dois travailler les trajectoires sur chaque circuit, mais grâce à l'expérience, cela vient plus rapidement. J’ai aujourd’hui une autocorrection qui se fait virage après virage, et en sortie de virage je sais tout de suite ce que je dois corriger le tour suivant. Donc en 4 ou 5 tours, même si on est pas forcément rapide on a déjà de bonnes trajectoires. C’est ensuite qu’il faut travailler sur la vitesse de passage et encore après le freinage : c’est une vraie méthodologie et cela demande du travail pour trouver les bonnes trajectoires et le rythme adapté. Cette technique est valable quand on roule sur de nouveaux circuits mais aussi quand on change de machine.

Quel est le pilote qui t’a impressionné ou t'impressionne le plus par ses trajectoires ?

Il y a un pilote que j’aime particulièrement observer, c’est Johann Zarco. Je trouve qu’il a un style propre et qu’il arrive à concilier attaque et trajectoire. J'apprécie aussi beaucoup le style de pilotage de Lorenzo, on a pas l’impression qu’il force et il va très vite. Mais celui qui m’impressionne le plus certainement, car j’ai du mal à comprendre sa technique, c’est Marc Marquez. Il défie les lois de la nature, déjà avec ses rattrapages des glisses avant de la moto, même si cela on peut le comprendre. Mais c’est surtout sa façon de rentrer relativement tôt dans les virages sur les freins, avec plus de vitesse que ses concurrents, et malgré tout d’arriver à faire tourner la moto au point de corde, chose que la plupart n’arrivent pas à faire. Je me sens incapable d’essayer de faire ça ! J’ai du mal à comprendre comment il fait, et cela m'impressionne.