“ Tous les détails comptent, de la nutrition à la préparation de tes lunettes ”

Avec deux titres mondiaux et sept titres de championne de France, Livia Lancelot occupe les devants de la scène féminine en motocross depuis 2010. Elle se consacre aujourd’hui pleinement à ses fonctions de manager de son team 114 Motorsports et a bien voulu répondre à nos questions.

Combien de temps avant la saison faut-il commencer l'entraînement ?

Tout dépend de la saison que tu veux faire. Si tu pars de zéro, il va falloir te préparer six mois à l’avance même pour un simple engagement en ligue. Pour bien préparer une saison, je pense qu’il faut surtout s’entourer des bonnes personnes et établir un planning. Voir quand est ta première course, puis ton état physique, mental, matériel, car tout doit rentrer en compte. Puis tu prépares tout progressivement avec un planning.

Quelle est la fréquence idéale d'un entrainement avant la saison ? Entre les courses ?

Cela dépend de pas mal de choses, notamment si tu es professionnel ou si tu dois travailler à côté. Pour ma part quand je courais et actuellement pour mes pilotes en championnat du monde, l’hiver ils roulent quatre ou cinq fois par semaine. On essaie de ne jamais rouler trois jours d’affilée, c’est-à-dire deux jours de moto suivis d’un jour de repos. L’idée est d’effectuer beaucoup de tests avec les motos, donc beaucoup d’heures forcément. Quand on arrive à faire quatre jours de moto dans la semaine en période hivernale, ce n’est pas mal, mais on s’en sort avec trois jours. Pour les jeunes pilotes qui vont à l’école, s’ils peuvent rouler mercredi après-midi, samedi et dimanche, on n’est pas bien loin de la vérité…

La préparation physique est-elle identique tout au long du championnat ?

Non, on fonctionne par cycles. Cela dépend de ta préparation, du moment où tu dois être prêt. Si la saison est longue, il faut prévoir des moments où le corps doit récupérer. La saison de championnat du monde actuelle commence fin février et se termine au mois d’octobre. Si on compte la préparation avant, on ne peut pas être au même rythme tout le temps. C’est impossible. Il faut vraiment penser à la récupération. Il faut absolument couper à la fin de la saison. Il faut arrêter de rouler, arrêter de faire du sport, que le corps ait le temps de se régénérer un petit peu. Plus encore s’il y a eu une blessure. Il faut laisser au corps le temps de récupérer. C’est souvent l’erreur que font les pilotes, y compris en Grands Prix. Certains se blessent en début de saison ; reviennent à la fin et enchaînent leur préparation comme des malades, mais leur corps n’est pas prêt, il a besoin de temps. Il faut bien tout étudier et comme je le disais plus tôt, s’entourer de professionnels pour ne pas faire n’importe quoi : soit ne pas assez s’entraîner, soit trop…

Quelles parties du corps souffrent le plus durant une course ?

Le motocross est un sport très physique pour tout le corps. Le dos, les jambes, les épaules, les bras sont sollicités, sans oublier le cœur. On roule avec des moyennes cardiologiques très élevées, très proches du maximum, donc c’est très physique. Ce qui va faire la différence entre deux pilotes de même niveau, c’est le niveau de concentration durant toute la course, pour ne pas commettre d’erreur. Le plus important en moto, c’est de pouvoir rester lucide. Les chutes sont souvent dues à un manque de lucidité. Quand tu commences à fatiguer, le cerveau ne suit plus, n’analyse plus aussi vite les situations, et c’est là où on risque de se faire mal.

Y a-t-il des types de courses plus intenses à préparer que d’autres ?

Oui, par exemple quand tu prépares les X-Games où la médaille se joue en cinq tours sur une piste de supercross, la préparation n’est pas du tout la même que lorsque tu prépares un championnat de motocross de 20 courses ou un Touquet de trois heures. Quand ton objectif est fixé sur une seule épreuve, la préparation doit être faite en conséquence. Sur certaines courses, tu dois assurer, penser à une stratégie de long terme, sur d’autres tu dois tout faire pour gagner à tout prix.

L'alimentation avant une course joue-t-elle un rôle important ?

Oui, je suis convaincue que c’est très important. J’ai pu le constater sur moi-même. Tu sens la différence entre les courses où tu fais attention à bien manger et celles où tu manges n’importe quoi. Si tu veux mettre toutes les chances de ton côté, tu dois faire attention à tous les détails, et la nutrition en fait partie.

L'hydratation peut-elle poser problème sur la durée d'une course ?

Complètement, c’est au moins aussi important que l’essence que tu mets dans ta moto. Le corps humain n’est pas fait pour fonctionner sans être hydraté, comme une moto ne fonctionne pas sans essence. C’est très important. Ce que je répète à mes pilotes, c’est qu’il est trop tard quand tu as soif. Cela signifie que tu es déjà déshydraté. C’est une erreur fréquente.

Etudies-tu tes adversaires en vidéo ou au bord de la piste ?

C’est rare que j’étudie mes adversaires. Je préfère me concentrer sur moi-même la plupart du temps. Tu connais toujours plus ou moins tes adversaires. Par exemple, je savais qu’en championnat du monde, Duncan n’allait pas me sortir dangereusement alors que Van de Ven pouvait le faire. Quand tu sais cela, tu fais plus attention quand la pilote qui te suit peut te sauter dessus à tout moment. Mais je n’allais pas jusqu’à les étudier en vidéo.                          

Te renseignes-tu sur les réglages de tes adversaires avant une course ?

Non, jamais.

Est-il important de s'isoler (de faire le vide) avant de prendre le départ ?

Tout dépend de ta personnalité. S’isoler pour penser à la course et se mettre la pression, ça ne sert à rien. Dans ce cas il vaut mieux rester avec quelqu’un qui va t’apaiser et même parler d’autre chose pour ne pas te stresser. Mais à un moment donné, effectivement, il faut se concentrer et prendre conscience de ce qu’il va se passer. Tu ne peux pas jouer avec tes potes 5 minutes avant le départ et espérer être concentré.

As-tu des habitudes/rituels avant de prendre un départ ?

Je ne m’en rappelle plus… Il y a toujours deux ou trois petits détails, par exemple je commence toujours par le côté gauche. Chaussette gauche, puis droite, genouillère gauche, puis droite. C’est machinal, et quand tu ne le fais pas comme d’habitude, tu as l’impression que quelque chose ne va pas. Il y a toujours un peu de superstition qui entre en jeu. Cela dépend de chaque personne. Mais le rituel qui me caractérisait, c’est que j’étais toujours en retard… Je n’ai jamais été du genre à arriver à l’avance, m’isoler, me concentrer. J’ai toujours été un peu relax, je me changeais au dernier moment. Mais ce n’était pas de l’arrache, je savais où étaient mes affaires. L’idée était de me mettre le plus tard possible dans la course.

Vérifies-tu les réglages ou la pression des pneus ou fais-tu entière confiance à ton staff ?

Je fais entièrement confiance à mon staff. Quand tu as une course importante, en championnat du monde par exemple, il y a beaucoup de choses à gérer. Il faut aller voir la piste, se renseigner sur les conditions, sur l’état de la piste. Il faut penser à s’hydrater, à manger, à préparer ses lunettes. Bref, il y a déjà un million de choses à faire, donc si tu dois aller voir ta moto pour contrôler, ce n’est pas gérable. En plus, quand tu es professionnel, ton mécano a toutes les raisons de mal le prendre si tu fais cela. C’est partir dans une direction qui n’est pas la bonne. Quand tu as une équipe, les gens ont des tâches et si tu vas vérifier la tâche de ton voisin, ce n’est pas bon. Après, il faut avoir un mécano en qui tu as confiance, c’est évident.

Le kiné, c'est plutôt avant ou après la course ?

Les deux. On évolue dans l’un des rares sports où on n’est pas suivis à 100% par un staff médical. Tous les sports collectifs à l’heure actuelle ont un médecin, un kiné. Le problème d’un sport individuel, c’est que c’est difficile d’emmener un kiné sur toute les courses. Financièrement c’est plus compliqué que quand tu as 22 joueurs. Mais l’idéal est effectivement d’aller voir un kiné qui connaît bien ton corps et qui peut vérifier que tout est ok avant la course et tout remettre d’aplomb après.

Comment aborder une course lorsqu'on est blessé/diminué ?

Cela dépend des pilotes. Certains aiment se faire plaindre et vont le dire à tout le monde pour annoncer que ça va être compliqué. D’autres préfèrent ne rien dire. C’était mon cas. Mais ça ne marche pas toujours de faire croire que tout va bien. D’abord, tu essaies de te convaincre toi-même… Tout dépend de la blessure, mais dans l’ensemble, à partir du moment où tu fais le choix de rouler blessé, il faut essayer de passer outre. Se dire que si on est capable de rouler, il faut aussi être capable d’oublier la blessure. C’est comme cela que j’ai abordé mes problèmes d’épaule en 2009. Je m’étais blessée à l’entraînement avant un Grand Prix. Mon chirurgien, qui me connaît très bien, a regardé mon arthro-scanner et m’a dit que je ne pourrais jamais faire la course, avec un pronostic de 10 % que l’épaule ne se déboîte pas pendant la course. Mais comme j’étais en tête du mondial, j’ai misé sur ces 10%. Je ne pouvais faire une croix sur mon championnat. Et puis 10%, c’est mieux que zéro. Quand j’ai pris ma décision, il m’a dit d’enlever immédiatement le bras de l’écharpe et de commencer à travailler pour. J’ai travaillé toute la semaine avec le kiné, mais ça n’a pas marché. L’épaule s’est re-déboîtée et je n’ai pas pu rouler. 10 %, ce n’était pas assez… Quand j’étais sur place, j’ai essayé de le cacher le plus longtemps possible. Mais je n’ai pas de regrets, ça a failli passer. J’étais 4e de la première manche, l’épaule tenait bien, et elle s’est déboîtée sur un freinage à deux ou trois tours de la fin, même pas sur une chute.

Comment bien se remettre physiquement après une course ?

Cela commence à la minute même où la course est terminée. Il faut redonner au corps tout ce qu’il a perdu pendant la course. C’est important de se nourrir et de s’hydrater. Si tu veux récupérer le plus vite possible, il faut se coucher de bonne heure le soir après la course. C’est bien de courir ou de faire un peu de vélo après la course, pour le décrassage. Il y a plein de petites choses à faire pour que ça se passe bien.